La scientologie s’installe à Saint-Denis «pour viser un public parfois plus fragile»

SECTE Une entreprise contrôlée par l’Eglise de la scientologie a acheté un bâtiment à Saint-Denis en Seine-Saint-Denis. Une installation qui fait peur à certains habitants et embarrasse la mairie.

  • Un bâtiment, stratégiquement bien situé à Saint-Denis, a été racheté l’année dernière par une entreprise liée à l’Eglise de la scientologie.
  • Rien n’a été fait du côté des pouvoirs publics pour empêcher cette transaction et l’opération a été dévoilée récemment par voie de presse.
  • Population plus pauvre et parfois moins bien informée, le choix de Saint-Denis pour s’implanter ne serait pas un hasard pour certains.

« Ici ? Non je ne sais pas trop… » Sur l’avenue du Président-Wilson à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), aucun passant ne semble connaître, ni même s’intéresser au nouveau propriétaire du bâtiment octogonal situé au 272. Installé dans le quartier d’affaires de la Plaine Saint-Denis, à quelques minutes du stade de France et d’un quartier résidentiel, l’immeuble de plus de 7.000 m2 a été racheté à Panasonic l’année dernière par une entreprise liée à l’église de la scientologie.

Si l’organisation n’a pas répondu à 20 Minutes concernant la nature du projet dans ce lieu, une demande d’autorisation de travaux dans le but d’accueillir du public a été déposée à la préfecture. Toute cette opération s’est faite dans la plus grande discrétion et n’a été dévoilée au public que mi-janvier, via un article du Parisien.

« La scientologie ? C’est quoi ça ? »

Du coup, ce mardi matin, sur le marché de Saint-Denis, aucun habitant ne semble au courant de l’arrivée dans la commune de cette entreprise religieuse, considérée comme une secte. Même les contours de la « scientologie », semblent assez flous pour certains. « La scientologie ? C’est quoi ça ? », demande un jeune homme à un autre.

 

« C’est un peu comme les témoins de Jéhovah », obtient-il comme réponse. De son côté, Marianne qui associe plutôt l’organisme aux francs-maçons, s’inquiète de leur arrivée dans la ville : « Je pense que je pourrais tomber dans un de leurs pièges, tout comme mes amis. »

Pour Antoine Mokrane, militant au Parti socialiste, le choix de la ville n’est pas un hasard. « Elle compte s’implanter ici pour viser un public parfois plus fragile et moins informé des risques, explique à 20 Minutes le jeune homme qui a lancé une pétition contre son installation. Elle a déjà commencé en organisant des opérations nettoyage du quartier Franc-Moisin sous le label d’une association qui émane de la scientologie. »

Sur son site, la fameuse association explique vouloir « arrêter le déclin moral actuel de la société », en rendant à l’homme « son intégrité » et sa « confiance en lui », via la distribution de livrets titrés « Plus cool la vie », contenant « 21 principes pour une vie meilleure ». Des préceptes écrits par L. Ron Hubbard, le fondateur de la scientologie.

Des milliers de livrets régulièrement distribués

Des actions dont l’Eglise de la scientologie ne se cache pas. Sur son site, elle explique que cette association distribue régulièrement ces livrets « par milliers d’exemplaires depuis le mois de novembre chaque semaine dans différents quartiers » de Saint-Denis.

« Samedi dernier [le 12 janvier], une douzaine de bénévoles ont monté une tente devant la basilique de Saint-Denis pour présenter et distribuer aux habitants plus de 2.500 livrets en trois heures », peut-on lire dans un communiqué.

« A Los Angeles, ce livret a permis de sceller la paix entre deux gangs rivaux et de recréer un climat de sécurité », est-il écrit dans un second qui assure que les 21 préceptes « ont un effet apaisant sur la délinquance et la sécurité ».

« Je ne les approche pas, donc je ne suis pas inquiet », assure Mohammed, habitant de longue date à Saint-Denis. « Je ne pense pas que les gens se feront avoir. Ils sont plus malins que ça », lance un jeune homme assis à côté de lui. Mais il faut savoir que les membres de la scientologie adaptent leurs méthodes en fonction du public qu’ils ont en face d’eux.

« J’ai vu dans un reportage qu’ils approchaient les gens en les aidant par exemple à trouver un emploi, un logement ou même pour obtenir des papiers », raconte Fatima. Ce simple exemple semble déjà faire vaciller l’avis du jeune homme jusque-là assez sûr de lui : « C’est vrai que si c’est bénéfique et que cette structure aide certaines personnes, je ne vois pas forcément ça d’un mauvais œil. »

« Il y a ici des gens qui sont dans la détresse, qui rencontrent des difficultés au quotidien et qui ont donc besoin d’aide. Ce sont ces personnes-là en particulier qui pourraient être happées et abusées, analyse Louise, catastrophée par la présence de l’église de la scientologie à Saint-Denis.

A titre individuel, on doit faire attention, mais à notre niveau, nous n’avons pas le pouvoir d’empêcher ces sectes de s’installer. C’est à la mairie et au pouvoir public de le faire. »

« Traiter cette transaction uniquement sur un point administratif était une erreur »

A la mairie justement, la polémique grandissante autour de l’affaire semble légèrement déranger. « Monsieur le maire [Laurent Russier, FDG] ne souhaite pas être interviewé sur ce sujet », répond par mail son assistante à notre demande d’entretien. Plus bavard et contacté précédemment, son 3e adjoint Bally Bagayoko nous assure que la ville a été « alertée trop tard ».

« J’ai découvert l’affaire dans la presse il y a quelques semaines et le maire ne m’a jamais dit qu’il était au courant avant », confie-t-il. « La ville était au courant de la transaction depuis 2017, dément Antoine Mokrane. Elle n’a rien fait. Même pas un courrier. La mairie est pourtant prompte à s’ériger contre toutes sortes de choses mais là c’était silence. C’est grave. »

Bally Bagayoko nous affirme que « légalement », la mairie ne pouvait « rien faire », car la transaction était légale et privée. Cependant, il reconnaît que « traiter cette transaction uniquement sur un point administratif était une erreur ». Le chef de file de la France Insoumise à Saint-Denis explique à 20 Minutes que ce genre de transaction financière passe par une validation des services de la mairie et de l’agglomération.

Sans nous indiquer si ces services n’ont pas fait remonter l’information ou si celle-ci n’a pas été prise en compte, il admet qu’il y avait « un devoir d’alerte ». « La mairie peut indiquer à un propriétaire qu’elle n’est pas d’accord avec son choix de nouvel acquéreur. Il y a alors un rapport de force politique qui s’installe, mais le propriétaire a souvent tout intérêt à conserver de bons rapports avec la collectivité. »

Pour le 3e adjoint au maire, « la bataille n’est pas terminée ». « Il faut adresser un courrier au nouveau propriétaire pour peser sur la nature de son projet que l’on ne connaît pas vraiment.

Lui indiquer que la collectivité et la mairie ne souhaitent pas que le lieu ait une activité d’Eglise de scientologie. » De son côté, Antoine Mokrane qui est en train de monter un collectif, va organiser des manifestations devant le bâtiment du 272 de l’avenue du Président-Wilson, mais aussi devant la mairie.

 

L’article du 20 Minutes.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *